Le réel transfiguré
par Jean-Philippe MELCHIOR, sociologue

 

 

Sept plasticiens qui ont eu auparavant des parcours singuliers dans diverses spécialités ont décidé de constituer le groupe Transfiguring parce qu’ils considèrent que leur univers esthétique s’enracine dans des traditions partagées et repose sur des éléments constitutifs communs.

Pendant près de 150 ans, la photographie et la peinture ont connu des évolutions séparées et marquées par l’indifférence. Cependant, il ne fait guère de doute que la naissance de la photographie, capable de traduire plus fidèlement le réel que la peinture, a libéré cette dernière de toute obligation d’objectiver le monde. Ainsi, tout au long du XXe siècle, de nombreux courants s’éloignent du « rendre compte » de la réalité, en poussant toujours plus loin leurs expérimentations picturales (cubisme, diverses écoles de l’abstraction, suprématisme, peinture cinétique…) Parallèlement, pendant tout ce temps, la photographie argentique va se déployer dans plusieurs directions, dont le reportage et le photo-montage. Plusieurs photographes (Brassaï, Doisneau, Kertesz, Capra) ont réussi à faire de leurs prises de vue de scènes de rue, de la vie quotidienne ou de la guerre, d’authentiques œuvres d’art.

Davantage dans le registre de la recherche, le courant du photo-montage, par la combinaison riche de sens de segments d’images minutieusement choisis, s’est donné pour objectif soit de consolider des messages politiques en leur attribuant une forte charge émotionnelle capable de susciter l’adhésion (Helmut Herzfeld, El Lissitzky), soit de créer des univers improbables, en associant des objets éloignés voire opposés. Dans cette dernière veine, s’illustrent des photographes comme Laszlo Moholy-Nagy et Erwin Blumenfeld, fortement marqués à leurs débuts par le dadaïsme, et, plus près de nous, Jan Saudek.

Outre l’influence exercée par la photographie, Transfiguring peut aussi évoquer la filiation avec plusieurs plasticiens majeurs comme Alain Jacquet (Op Art) ou Sigmar Polke qui accordent tous deux une large place à la trame de l’image.

La combinaison réfléchie de segments du réel et/ou la recréation graphique de celui-ci aidée par l’ordinateur constituent le patrimoine commun du Transfiguring. La photographie numérique, à partir du milieu des années 2000, a offert à ces plasticiens des possibilités insoupçonnées pour créer les univers et les atmosphères issus de leur imaginaire. Que leur parcours ait été longtemps inscrit dans le domaine de la peinture (Olivier de Cayron, Marie-Laure Mallet-Melchior, Françoise Peslherbe) ou qu’ils aient toujours été photographes (Adrienne Arth, Georges Dumas, Isabelle Seilern, VAM), les plasticiens du Transfiguring, forts de leurs convergences voire de leurs proximités, défendent une orientation résolument audacieuse qui repose sur plusieurs caractéristiques.

La première concerne les techniques mobilisées. Si les plasticiens du Transfiguring accordent à la photographie numérique une place centrale dans l’enchainement des opérations qui conduisent à la réalisation de leurs œuvres, ils peuvent également avoir recours à d’autres registres (peinture, gravure, photo-montage…). Leur capacité à combiner plusieurs techniques n’est pas réductible à un simple savoir-faire technique ; elle est intimement liée à leur projet esthétique qui est de transfigurer le réel et de susciter d’autres manières de le regarder, la présence d’un certain flou dans les œuvres offrant au public une réelle liberté d’interprétation.

La deuxième caractérisation tient à la nature des thèmes investis. Les plasticiens du Transfiguring ont, en effet, plusieurs objets communs : le corps, les individus dans leur environnement, les paysages urbains. Selon leur sensibilité, chacun de ces plasticiens privilégie un de ces thèmes. Georges Dumas et VAM offrent une approche renouvelée du corps laissant une large place à la sensualité. Adrienne Arth, Françoise Peslherbe et Isabelle Seilern portent un nouveau regard sur les scènes de la vie quotidienne dans la ville et sur les manières dont les individus s’adaptent aux espaces de la cité. Quant à Olivier de Cayron et Marie-Laure Mallet-Melchior, ils ont choisi de transfigurer les paysages urbains (immeubles, installations industrielles, ponts, modes de transport…) qu’ils découvrent au gré de leurs voyages. En dernière instance, ce sont les multiples facettes de notre civilisation urbaine qui sont à la fois interrogées et réinterprétées.

Enfin, il faut ajouter la propension de certains membres du courant à expérimenter régulièrement des matériaux nouveaux (micro-perforé, aluminium, plexiglas…). En lien avec les modes opératoires utilisés et au service des sujets traités, ces matériaux participent à la création d’ambiances originales qui sont désormais la marque de fabrique du groupe.

Par-delà leurs qualités intrinsèques, les travaux de ces plasticiens doivent beaucoup de leur succès à leur capacité à être en phase avec les attentes d’un public exigeant qui est en quête de nouvelles émotions esthétiques et ouvert à ce qu’on pourrait appeler les métamorphoses du monde. Grâce au renouvellement inventif des techniques utilisées, les plasticiens du Transfiguring sont en mesure d’offrir des ambiances singulières qui renouvellent le regard qu’on a sur le réel.